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Retour sur la riche vie de Tyler Alexander

Lundi 11 janvier 2016 - 12:12

Tyler Alexander, l'un des fondateurs de McLaren, est décédé le 7 janvier à l'âge de 75 ans. Voici son portrait/interview, paru dans Sport Auto en octobre 2013.


En 2013, McLaren fêtait son cinquantenaire. Tyler Alexander nous avait alors accordé un long entretien. Lui qui participa en grande partie à ce que le prestigieux constructeur anglais est aujourd'hui devenu ; lui qui passa 46 ans dans la maison McLaren ; lui qui fut impliqué dans tous les projets en CanAm, Formule 1, ou Indy. Lui enfin qui, jusqu'en 2008, suivit encore les Grand Prix. Portrait/interview.

Deux Américains, vous et Teddy Mayer, embarqués dans l’aventure d’une nouvelle écurie anglaise gérée par un pilote/ingénieur Néo-Zélandais... Quel événement déclencheur a permis tout cela ?
Une rencontre. Jeune Américain natif proche de Boston, je faisais des études aéronautiques. Là, un ami, John Fields, me parlait tout le temps de ses courses automobiles. Il avait acheté une Cooper Norton F3. Je l’ai aidé à préparer son petit moteur 500 cm3. Ensemble, on a gagné 15 courses sur 16 ! Dans ces meeting, il y avait différentes catégories. Toute l’Amérique passionnée était là. Je me suis ainsi retrouvé à discuter avec des gens qui allaient devenir des grands personnages : Teddy Mayer, Peter Revson, Roger Penske, Dan Gurney, Jim Hall...

Comment cette vague a-t-elle atteint l’Angleterre ?
En 1962, Timmy Mayer, le frère de Teddy, avait gagné le championnat Formula Junior. A la fin de la saison, il a été appelé à l'armée et donc, Teddy a demandé à Roger Penske et à John Fields de venir piloter, et à moi-même de m'occuper de leurs Cooper FJ et Monaco. Cela m'a rapproché de Roger Penske qui était un pilote très talentueux. Fin 1962, je l'ai rejoint dans l'écurie qu'il avait montée avec un certain John Mecom. On avait retravaillé une vieille Cooper F1 transformée en « Zerex Special ». En août 1963, nous nous sommes inscrits à Brands Hatch, en Angleterre, pour le Guards Trophy. Penske a brillamment remporté la course. Timmy Mayer, membre de l'écurie de Ken Tyrrell sur demande express de ce dernier, était troisième de la course. Teddy est venu me voir et m'a proposé de l'aider sur un projet d'une voiture Tasman pour son frère. L'idée était venue d'une de leurs connaissances, un pilote néo-zélandais appelé Bruce McLaren. J'ai intégré un petit atelier improvisé dans un coin de l'usine Cooper F1. Il y avait deux voitures : une pour un autre Néo-Zélandais, Wally Willmott, le chef mécano de Bruce McLaren, et une pour moi.

La rencontre avec Bruce McLaren

Quand avez-vous rencontré Bruce pour la première fois ?
Une semaine après les débuts de ma mission chez Cooper, Teddy Mayer a organisé un déjeuner du dimanche. On habitait ensemble dans une maison louée sur une petite île sur la Tamise. Teddy m’a officiellement présenté à Bruce. En fait, je l’avais déjà croisé dans l’usine Cooper mais on se disait seulement bonjour. Il était timide mais surtout, on avait peu de temps pour se parler. Il n’arrêtait pas de modifier sa Cooper. Il refaisait tout, pensait à des nouvelles idées... Il n’y avait qu’un mécano par voiture ! C’était les débuts d’une écurie McLaren !

Qu’est-ce que cette saison 1964, en Tasmanie, a changé ?
Malheureusement, tout a très vite tourné mal avec la mort tragique de Timmy Mayer, lors des essais à Longford. Il était un pilote exceptionnel. Nous sommes repartis aux Etats-Unis. Un soir, le téléphone a sonné dans la maison de Teddy. C'était Bruce McLaren au téléphone. Il venait de gagner la série Tasman, et était intéressé, pour une prochaine course de voitures de sport en Angleterre, par la Zerex Special avec laquelle nous avions gagné avec Penske à Brands Hacth. Le lendemain, j'ai pris la Zerex, l'ai mise dans une camionnette et ai roulé toute la nuit vers l'aéroport Kennedy. En Angleterre, un homme de Bruce m'attendait. A l'usine, tout le monde a travaillé sur la voiture, modifiée d'à peu près partout. Le week-end suivant, Bruce était à son volant à Oulton Park. Il a gagné trois courses. Ensuite, nous avons fait le chemin inverse. Bruce est venu aux Etats-Unis, et il a gagné deux courses à Mosport !

Tout le monde connaît le nom McLaren, mais bien moins l'homme Bruce. Qui était-il ?
Un type très calme. Avec un charisme incroyable et une personnalité attractive. L’écurie est née de son talent dans les relations humaines. Il arrivait à convaincre tous les sponsors de le suivre. Il était pareil avec nous. J’ai suivi de près les modifications qu’il avait demandées sur la Zerex : boîte de vitesses, échappements, moteur... Une réussite totale. On ne pouvait pas ne pas lui faire confiance !

Et Bruce, le pilote ?
Un bon pilote, même si certains étaient plus rapides que lui, et un très bon pilote d’essai. Il pensait tout le temps à améliorer ses voitures. Il faisait des croquis partout, dès qu’il le pouvait. Même s’il a gagné des courses de F1, il préférait piloter des voitures de sport. Il en est devenu l’un des meilleurs pilotes, avec Denny Hulme, son alter ego. Ils s’adoraient et ne manquait jamais une occasion d’aller ensemble faire du jet-ski, juste après des essais. Piloter sa propre voiture le fascinait. Cela l’a empêché d’avoir un palmarès plus fourni mais l’a rendu à part et lui a permis de créer un mythe.

Sur tous les fronts

Comment jongliez-vous entre CanAm et F1 ? Quel était, au fond, l'objectif ultime de Bruce McLaren?
Bruce faisait très attention à ne fâcher personne. Notamment Cooper. Jusqu’à ce que ce qu’il mette fin à ses relations avec eux, entre nous, on appelait nos voitures Cooper ! Et non McLaren ! Son coeur penchait pour les voitures de sport mais son cerveau optait plutôt pour la F1. Il savait que l’entreprise avait financièrement besoin de la F1 pour vivre. Le gros souci, pour la F1, est que nous n’avions pas de moteur digne de ce nom. Le Ford était trop gros. Le tournant a été quand Cosworth a accepté de nous vendre son fantastique moteur, en 1968. Dès lors, on a tous senti que le programme F1 pouvait enfin décoller. Nous étions tout le temps en essais à Brands Hatch (pour la F1), à Goodwood (pour les voitures de sport). On courait en F1, aux Etats-Unis... Pour les courses en Canam, Bruce avait choisi d’installer notre petite usine dans le village où je suis né.

Que représentait cette victoire à Spa en 1968 avec « sa » F1 ?
Dans le dernier tour, je n’ai pas eu le temps de changer le panneau où il était marqué « P2 ». Stewart venait de tomber en panne d’essence. Bruce a gagné sans le savoir. C’était une victoire très spéciale pour Bruce. Plus spéciale qu’en CanAm ? On ne compare pas les victoires ! Aux Etats-Unis, on a tout gagné. Champions en 67, 68, 69, 70 et 73. Je garde dans mon coeur la M8B avec laquelle nous avons remporté les 11 courses de la saison 1969.

Pensait-il à sa retraite sportive ?
Oui, mais sans jamais le dire. Il a commencé à chercher d’autres pilotes pour la F1. Il allait devoir choisir entre piloter et diriger son équipe. Bruce aurait continué en CanAm mais aurait arrêté la F1 en 1971.

Bruce se tue en 1970. Continuer McLaren sans McLaren était-il évident ?
Juste avant, Bruce et Teddy étaient en visite à Indianapolis. A la fin de la course, ils sont rentrés en Angleterre, à Goodwood. Bruce tenait absolument à tester la nouvelle voiture M8D pour la CanAm. Alors que je prenais mon petit-déjeuner dans un hôtel d'Indy avec Dan Gurney et Denny Hulme, on m'a appelé au téléphone. Teddy m'a appris la mort de Bruce. Je l'ai annoncé aux gars qui étaient encore sur le Speedway. Dan et moi avons pris le premier vol pour l'Angleterre. Je me souviendrai toute ma vie de Teddy prenant la parole : « Les gars, on a une course de CanAm dans deux semaines.» Le directeur technique, Gordon Coppuck, a ajouté aux mécanos : « Si vous ne voulez pas venir demain à l’usine, pas de souci. » Le lendemain, l’usine était au complet.

Hors de question, donc, de tout arrêter ?
Personne n’a jamais pensé à cela. On n’en a jamais parlé. Teddy a appelé Denny Hulme pour savoir s’il pouvait remplacer Bruce dans la CanAm. Il avait encore les mains brûlées de son accident à Indy mais il a sauté dans la voiture. Gurney a suivi aussi. Deux semaines après, on était tous à Mosport. On a souvent été surpris de voir comment l’écurie grandissait, gagnait partout, remportait des titres en F1, même sans Bruce.

L'héritage de McLaren

Et si Bruce revenait aujourd'hui dans un paddock... (Il ferme les yeux).
Un jour, il aurait vendu son écurie pour qu’elle grandisse encore. Mais il en aurait gardé 35 %. Il serait retourné vivre en Nouvelle-Zélande sans jamais pouvoir totalement couper les ponts. Il adorait tellement la technique et la partie ingénierie. Donc, s’il revenait aujourd’hui, il foncerait dans les garages voir la voiture. Et il resterait jusqu’à minuit, comme à l’époque, à chercher quoi améliorer.

Que reste-t-il en 2013 de l'esprit de Bruce ?
Bruce est là. Dans le motor-home, dans le garage, à l’usine. McLaren a évolué comme Bruce l’aurait fait évoluer aussi. Chaque année plus grande, mieux organisée et toujours plus tournée vers la victoire. Regardez, Bruce voulait faire une voiture de route, et en 1992, McLaren a lancé la F1. McLaren a gagné des titres en F1. Elle a gagné au Mans. Ron Dennis est un personnage très différent de qui était Bruce, mais je suis sûr qu’il a développé McLaren comme Bruce l’aurait fait. Avec son époque et ses moyens. Tout ce qu’il a espéré a été réalisé. De son temps et après.

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