Publié le 12/06/2019 à 10:00

De la Monaco au Mans, le parcours d'une icône

En 2019, la Monaco, le plus célèbre des chronographes carrés, fête ses 50 ans. 

Nous avons tous l'image de Steve McQueen, au Mans, avec son Heuer Monaco. Mais le chemin de cette superstar horlogère fut semé d'obstacles. Petit flashback...

En 2019, la Monaco souffle ses cinquante bougies. Pour les plus jeunes (ou les moins amateurs d'horlogerie), la Tag Heuer, qui apparut sous le simple patronyme de Heuer en 1969, est une légende de la tocante. La raison est simple : c'est le premier chronographe automatique, carré et étanche de l'histoire. Mais la Monaco, c'est surtout LA montre de Steve McQueen dans le film Le Mans, en 1970. Mais avant de devenir une star du grand écran, au poignet du plus pilote des acteurs, cette montre connut des débuts difficiles.

Projet 99

En 1966, lors du salon de Bâle, Jack Heuer, patron de Heuer-Leonidas, tombe en arrêt sur un mouvement automatique à micro-rotor (la masse oscillante est décentrée, permettant une plus grande finesse du calibre). Problème : il équipe une montre Buren. Jack contacte Dubois-Depraz, le fabricant de cette mécanique, pour étudier la faisabilité d'une version chronographe, une de ses marottes. Les coûts annoncés sont tels qu'il ne peut les assumer seul. Il se tourne alors vers Breitling pour partager l'investissement des 500.000 francs suisses nécessaires. C'est le début du projet 99. Dénommé Chronomatic, ce calibre se singularise par une coquetterie esthétique : sa couronne à 9 heures. C'est étrange, pas forcément élégant mais techniquement imposé. Ce qui s'apparente à une verrue disgracieuse devient rapidement un argument marketing imparable. Puisque la montre est automatique, plus besoin de manipuler la couronne ! Logique dès lors qu'elle se trouve à gauche, histoire de libérer la carrure pour les fonctions essentielles : le déclenchement et la remise à zéro du chrono.

Dès 1968, les premiers prototypes sont finalisés et Jack Heuer songe déjà à équiper ses deux montres stars, l'Autavia et la Carrera, de ce nouveau calibre. ''Mais il fallait quelque de plus avant-gardiste'' confie-t-il. Exit le boitier rond, place à des formes plus anguleuses. Heuer s'adresse à Piquerez, l'un de ses fournisseurs habituels, pour qu'il développe un chronographe carré. Mais un second problème pointe le bout de son nez : si ces montres sont déjà légion (on pense notamment à Cartier, visible dans l'Affaire Thomas Crown au poignet de... Steve McQueen), Jack Heuer impose dans le cahier des charges que celle qui allait devenir la Monaco soit étanche, qualité jusqu'alors refusée aux montres carrées.

Jo et Steve

Pourquoi avoir choisi ce nom d'ailleurs. Pour toute l'aura qui entoure l'épreuve la plus glamour et mythique de la Formule 1. En 1969, Jack Heuer s'adjoint les services (moyennant 25.000  francs suisses/an) du pilote helvète Jo Siffert dont le coup d'éclat est une victoire, l'année d'avant, au Grand-Prix d'Angleterre, au nez et à la barbe des Ferrari. Le 3 mars, c'est la révélation en simultané à Genève (à 16 heures) et à New-York (à 10 heures) du calibre 11 (appellation définitive) qui alimente trois Heuer : l'Autavia, la Carrera et, bien sûr, la Monaco. Les tarifs de l'époque, oscillant entre 150 et 200 $, ont de quoi faire regretter ne pas être nés dans les sixties. Le mouvement final est compact avec un module du chronographe dissociable facilement du reste de la mécanique pour faciliter l'entretien. Sous celui-ci, on retrouve le micro-rotor.
Reste à savoir comment le calibre 11, et l'étonnante Monaco qui lui sert d'écrin, se sont retrouvés au poignet de Steve McQueen... En 1970, ce dernier, via sa société de production Solar, planche sur une ode à la course automobile. Plus qu'un film, Le Mans doit tenir du documentaire cinématographique. Les moyens sont énormes : Derek Bell et Jo Siffert sont réquisitionnés et l'équipe du film va même jusqu'à faire rouler des assistants, casques sur la tête, pour qu'il y ait la bonne quantité d'insectes sur les heaumes en fonction des scènes à tourner ! Mais tout ne se passe pas comme prévu : Steve McQueen veut s'aligner dans l'épreuve, la production refuse, la tension augmente, John Sturges quitte la réalisation, remplacé par Lee H. Katzin.

La star hollywoodienne, forte du succès de Bullitt, estime être davantage un pilote de course qu'un acteur jouant au pilote. Un compromis est trouvé et le responsable accessoiriste, Don Nunley, expose à McQueen des photos des six pilotes les plus en vue. L'acteur est séduit par la combinaison Heuer de Jo Siffert, dit vouloir lui ressembler et Nunley contacte Jack Heuer en personne pour qu'il approvisionne le plus rapidement possible l'équipe du film en écussons, montres, pendules, équipement, chronographes. C'est parti pour un voyage express, en voiture, entre la Suisse et la Sarthe. Puis vient le choix de la montre qu'arborera McQueen dans le film. Don Nunley lui propose une vingtaine de modèles. Steve sélectionne l'Omega Speedmaster mais le chef des accessoires lui fait remarquer qu'elle ne matche pas avec la combinaison. McQueen la repose, jette un coup d'oeil aux quatre Heuer apportées, et se saisit de la Monaco, dont les formes se singularisent au milieu de ces boîtes rondes. La légende est en marche. La référence 1133B (pour Blue) est l'élue et six montres seront en tout utilisées pendant le tournage. Mais il était écrit que tout serait compliqué. Le Centre du Cinéma américain décide de prendre le contrôle du film et lance un ultimatum à McQueen : si le projet n'avorte pas, l'acteur sera redevable d'une amende de 2 millions $. Pour couronner le tout, les critiques sur le film sont assassines, soulignant le manque total de scénario et de dialogues.

Renaissance

Le Mans fait un flop, ne deviendra culte que bien des années après et Tag Heuer, comme une victime collatérale, subit pour sa part la crise des années 70 et l'avènement du quartz qui plombe l'horlogerie suisse. En 1982, Jack Heuer perd le contrôle de la compagnie qu'avait fondé son arrière grand-père. Les amateurs voient dans la Monaco un objet trop clivant et symbole d'une décennie maudite. La manufacture tente bien pourtant de diversifier la gamme, avec les références 1533, 73633 (à remontage manuel avec couronne à droite) ou encore 74033 (dont la rarissime Dark Lord). Mais rien n'y fait et la Monaco, pourtant révolutionnaire à la fois sur le plan du style et de la mécanique, tombe dans l'oubli. Jusqu'en 1998, date à laquelle Tag Heuer relance cette légendaire montre carrée. Les calibres évoluent jusqu'à l'apothéose, en 2004, du V4, un mouvement à courroies et masse linéaire. En 2012, l'une des six montres portées par Steve McQueen pendant Le Mans fut adjugée aux enchères 800.000 $... Puisqu'on vous dit que c'est une légende.

Photo de Sylvain Vétaux

posté par :
Sylvain Vétaux

Réagissez