Publié le 25/03/2020 à 19:04

Confidences d'Albert Uderzo, fan de Ferrari, à Sport Auto 

Albert Uderzo : ses confessions automobiles à Sport Auto en septembre 2005

Albert Uderzo s'en est allé. En hommage à l'un des deux papas d'Astérix, Sport Auto a ressorti une interview du dessinateur réalisée en 2005.

Albert Uderzo a rejoint René Goscinny au paradis des grands dessinateurs, le 25 mars 2020. Il a passé sa vie à distraire, en traçant ses petits dessins, mondialement célèbres. Et pour se distraire, lui ? Il trace encore... mais plutôt de rouges arabesques, au volant des plus belles Ferrari. Main levée et pied lourd, voilà l'homme.


> Cette interview, réalisée par Robert Puyal, a été publiée dans la rubrique "Histoire d'autos" de Sport Auto n°524 (septembre 2005).

L'automobile, une passion dévorante depuis l'enfance !

Sport Auto : Première question, aussi rituelle de ces histoires d'autos que le banquet final des albums d'Astérix : votre premier souvenir de voiture ?
Albert Uderzo : Ma première leçon de conduite, en 1934 : j'avais sept ans ! Mon frère était arpète chez un garagiste. Comme je n'avais pas les jambes assez longues, il tenait les pédales et moi le volant. C'était tellement extraordinaire pour moi!

SA : Le début d'une passion ?
Eh oui. Mon frère, toujours, qui a fini par être garagiste, m'a amené voir les premières courses après la guerre, sur le premier tronçon d'autoroute, à Saint-Cloud.

SA : La Coupe des Prisonniers...
Voilà. Je me souviens de Nuvolari revenant, son levier de vitesse à la main ! J'ai baigné dans l'amour de l'auto sportive. Qui ne m'a pas quitté, puisque je regarde encore les grands prix ! On allait chaque année à Reims, pour le Grand prix de l'ACF et aussi aux Essarts, à Rouen. Je préférais Reims, la grande course très difficile, très rapide. J'ai vu courir les Fangio, les Hawthorn, les Behra... Les pilotes se mélangeaient à la foule. Quand on arrivait sur le circuit, on était doublé par une Formule 1 qui sortait d'un hôtel et qui allait faire de l'essence ! Vu le bruit, je peux vous dire qu'on laissait le passage ! Maintenant, ils arrivent en hélicoptère...

SA : Ce sont les années grises, une économie difficile, donc pas de voiture...
Albert Uderzo :  Non. La bande dessinée était un métier épouvantablement mal payé. Mais à mon retour du régiment, j'ai repris mon travail de reporter-dessinateur à France-Dimanche, et je me suis offert, à 22 ans, une Simca 5.

SA : Licence Fiat... Presque une italienne !
Oui. Je n'avais pas de gros moyens, j'avais fait des sacrifices. Quand j'y pense, j'en ai quasiment les larmes aux yeux : j'habitais Paris, dans leur 11e arrondissement, rue de Montreuil. Je me garais juste devant mon numéro et tous les voisins descendaient pour voir cette voiture, la seule de la rue ! Il fallait acheter très cher des voitures d'occasion, si l'on n'avait pas la patience d'attendre les neuves, vu les délais de livraison. Et j'essayais chaque fois de m'acheter un peu mieux. Une 202, une 11 légère, puis ma première sportive, en 1951, une Simca Sport, voiture dessinée chez Facel. J'étais très fier de cette auto, ça commençait à frimer ! Avec elle, j'ai visité l'Italie. Quand j'arrivais dans les petits patelins, les gens m'arrêtaient et me proposaient une cigarette pour voir le moteur ! C'était le paradis ; on comptait les voitures dans la rue.

SA : Sans parler de la vitesse libre...
Il faut dire que les voitures n'allaient pas vite. Ma Simca Sport faisait du 120, la Traction était donnée pour 119 km/h précisément. On n'avait pas cette sensation d'être retenu. J'ai eu ensuite des familiales parce que je me suis marié. Mais j'ai quand même acheté une Alfa Roméo 2000 Touring spider, très jolie auto. Puis une 2600, et puis une Type E, Pas la plus jolie, celle avec deux places arrière. Les Alfa marchaient facilement à 180, 200, la Type E davantage, mais la tenue de route n'était pas terrible. Quand je pense qu'aujourd'hui, je roule à 130 avec des voitures capables du double, c'est insensé... Mais il ne faut pas regretter. Quand j'ai commencé, on disait que l'âge d'or de la bande dessinée, c'était l'avant-guerre, les comics américains. Aujourd'hui, on parle du moment du journal Pilote... Et Goscinny disait toujours : l'âge d'or, c'est celui que l'on vit. Peut-être qu'en automobile, on dira bientôt que l'âge d'or c'est aujourd'hui... il y aura peut-être une astreinte encore beaucoup plus forte. C'est inquiétant...

SA : Vous regardez encore les voitures d'aujourd'hui ?
J'aime l'automobile en général. Je suis attiré par les très belles lignes. Dommage qu'elles soient étudiées par ordinateur... Alors que de mon temps, on étudiait le style. Aujourd'hui, on ne citera pas les marques pour ne pas les chagriner, mais on se demande comment ils peuvent attirer les clients avec des engins comme ça. C'est que la voiture est devenue un moyen de locomotion. Il faut être un peu demeuré comme moi pour cultiver la nostalgie de la belle auto. Quand même, sans aller jusqu'à Ferrari, les Jaguar et les Maserati sont très belles. Et les Peugeot aussi, à mon goût.

SA : Vous n'avez jamais décidé de voiture ?
J'en ai eu l'envie, dans les années 50, mais j'ai été doublé, c'est le cas de le dire, par mon ami Graton qui a fait Michel Vaillant.

SA : Dans Tanguy et Laverdure, il y a là quelques-unes.
Oui, Laverdure était un personnage fantasque, qui aimait les voitures anciennes. Je lui ai dessiné une Delahaye, qui rentre malencontreusement dans le bureau du colonel. Je dessinais comme un fou ; cinq planches par semaine ! On avait la fougue et l'espoir de réussir. Pas à tel point, parce que personne n'aurait pu prévoir, mais bon... C'est arrivé, je suis content que Goscinny ait pu en profiter avant de disparaître.

SA : Professionnellement, à quel moment avez-vous senti le vrai démarrage ?
Astérix est né dans Pilote en 1959. Le premier album, en 1961, a été tiré à 6.500 exemplaires. Trois ans après, c'était 100.000 exemplaires. Une réussite relativement rapide, mais par étapes. On a eu le temps de s'y faire, de ne pas attraper la grosse tête.

Avec le succès des Aventures d'Astérix, il s'offre sa 1ère Ferrari

SA : Un passionné de voitures qui se trouve professionnellement rassuré est forcément tenté par des autos exceptionnelles...
La première deux-places que j'ai pu m'offrir, c'était en 1975, une Ferrari 365 GT BB, période carburateurs. Et là, ça y est, j'étais dedans ! La grande aventure a commencé pour moi. Comme tout le monde, j'ai été sensible à l'aura de la marque. Dont j'avais vu les débuts, puisque les Ferrari se battaient, après-guerre, avec les Alfetta à compresseur. Je me rappelle encore leur bruit extraordinaire. Le chef d'atelier de Pozzi (ndlr : l'importateur Ferrari à Paris) m'a conseillé le club Ferrari France. Pourquoi pas... Je craignais de tomber sur des gandins, mais c'était une bande de fous, passionnés au possible, qui parlaient boulons, numéros de châssis... J'ai été membre actif pendant plus de 20 ans. J'y suis encore, même, mais il faut avoir la décence de son âge. À l'époque, nous essayions de tourner assez vite pour profiter de nos voitures, mais aujourd'hui, il y a des jeunes qui marchent très bien. Nous, on allait gaillardement se fiche dans le décor !

SA : C'est là que vous découvrez le circuit...
Et que je découvre que je ne savais pas conduire. Moi qui ai près de 60 ans de permis, je n'ai jamais eu d'accident sur la route... Mais pour ma première sortie avec le club, à Lédenon, je ne faisais pas cent mètres sans faire un tête-à-queue : la femme d'un ami m'appelait la danseuse. Pas facile, la BB ! Mais bon, après, j'ai fait de la formule Renault et ça m'a appris énormément de choses. Ce serait tellement facile de faire la même chose avec des jeunes, de leur laisser apprendre comment une voiture tient sur la route, au lieu de toujours parler de la vitesse... J'ai obligé ma fille à prendre des cours de conduite à Montlhéry. Elle s'est tirée une fois d'un mauvais pas en se mettant en tête-à-queue pour éviter un obstacle. On parle tellement des victimes de la route et on ne fait pas ce qu'il faut. Une fois, j'en ai parlé à un ministre dans un Salon de l'Auto ; je voyais son regard qui me traversait, pas intéressé du tout. Il faudrait rappeler aux énarques qui nous bourrent le crâne avec un code de la route effroyable et un permis qui coûte un fric fou aux jeunes, qu'il existe des écoles de conduite. Celle de Beltoise, le karting d'Arnoux, Etc.

SA : Via le club, vous attrapez la collectionnite...
On a connu Pierre Bardinon. J'ai craqué... On achetait facilement des autos, à l'époque. Ce n'était pas encore des prix énormes, comme dans les années 80. Les seules belles autos que j'ai pu m'acheter, c'était des autos neuves ! Parce que des "trapanelles", j'en ai conduit quelques-unes. Je suis plutôt attiré par la nouveauté, la voiture belle, puissante, sécurisante. J'ai quand même eu des anciennes de course. D'abord une P2/P3. Une P2 qui avait gagné avec Vaccarella la Targa Florio (numéro 828), recarrossée en P3 par Drogo.

Albert Uderzo rêvait d'être pilote...

SA : Avez vous eu l'occasion de la faire courir ?
Oui, j'ai fait le Nürburgring avec le club allemand, contre un tas de Porsche. Mais elle manquait de puissance. J'ai voulu la faire régler par un spécialiste en Italie. Il avait loué pour moi Imola ; j'y ai immolé la voiture ! Juillet, cinq heures du soir, une chaleur terrible... J'avais tourné tout l'après-midi pour mettre au point le moteur. J'ai voulu faire le dernier tour, c'est toujours le pire. À la Variante Alta, je suis allé tout droit, j'ai arraché sur des pneus des pompes électriques qui dépassaient sous la voiture pour mieux refroidir. Le feu est parti, je suis sorti de là et j'ai actionné l'extincteur ; le feu s'est étouffé... puis a repris. Je l'ai vue brûler sans pouvoir appeler un quelconque secours. Un cauchemar. On n'arrive pas à réaliser. J'ai récupéré le châssis ; Violati l'a racheté et a remonté l'auto entièrement.

SA : Goscinny pensait quoi, de tout ça ?
Un jour où le club tournait au Castellet, René est venu. Il ne s'attendait pas du tout à ce que c'était... Sa femme a piqué une crise de nerfs, et lui m'a dit, quand je me suis arrêté : "Écoute Albert, si tu veux en finir avec la vie, prends un revolver, c'est plus propre."

SA : Et vous avez continué la collection...
Après la P2/P3, en 1979, j'ai eu une des Boxers du Mans 78, celle d'Andruet-Dini. C'est une voiture qui était passée aux Mines, avec une plaque minéralogique ! Mais je me faisais souvent arrêter pour le bruit. Une fois, en route pour le Castellet, avec Charles Cevert, un gendarme refusait de me laisser repartir à la vue de mes pneus : je roulais avec des slicks à peine retaillés ! Charles lui a dit qu'il n'y connaissait rien, et que ces nouveaux pneus équipaient à présent toutes les Ferrari ! Une auto fantastique, 400 chevaux seulement, mais elle les portait bien. Ensuite, j'ai eu l'une des vingt-cinq 512 M. Un engin splendide ! Quelle voiture, légère, puissante ! Je l'ai revendue parce que je me sentais un peu âgé pour une telle machine. Et la dernière, c'est une F40 LM. La plus grosse bêtise de ma vie. Inconduisible. Extrêmement puissante mais, avec l'empattement très court, l'arrière voulait toujours passer devant. Très vicieuse, parce qu'il fallait des pneus chauds pour pouvoir rouler vite, et qu'il fallait déjà rouler vite chauffer les pneus... Mais je me suis quand même bien régalée avec elle, notamment à Dijon.

SA : Avez-vous le sentiment que vous auriez pu devenir pilote ?
J'en rêvais, à l'époque où je n'avais pas le rond. Mais avec cette occasion que j'ai eu ensuite de rouler sur circuit, j'ai le sentiment d'en avoir profité largement...

Photo : Panoramic

Photo de Robert Puyal

posté par :
Robert Puyal

Réagissez